Dans l'oeil de Nathalie E10
"La création d’un programme libre"

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Chaque année, les danseurs sur glace doivent monter deux nouveaux programmes. Un programme court dont le thème est imposé et un programme libre qui (comme son nom l’indique) peut être patiné sur n’importe quelle musique (chantée ou non) dès lors qu’il y a un rythme et une mélodie. Ce programme dure 4 minutes et nous devons y inclure des éléments techniques : cinq portés, une pirouette, des twizzles, et deux séries de pas, ce qui prend, au total, à peu près la moitié du temps imparti.


1- Stratégies préliminaires

©Evelyne Donnard

L’année olympique est particulière car nous savons que l’enjeu est immense et que notre programme libre, sur lequel s’achève la compétition, aura plus de portée médiatique qu’un championnat du monde.

On observe trois stratégies de création d'un programme (plus ou moins conscientes) d’Olympiade en Olympiade :
• le couple va chercher à marquer l’empreinte de sa nationalité en choisissant une musique de son pays : folklore, film légendaire, musicien connu internationalement, etc…
• le couple va prendre le parti du pays accueillant les Jeux Olympiques : cette année on retrouvera beaucoup de musiques de compositeurs russes par exemple, notamment issues de ballets classiques.
• le couple va vouloir faire passer un message : de paix, d’amour, de liberté, etc…

Cela n’a pas été précisément notre point de départ, mais il semble qu’au final on ait réussi à associer les trois. Cela tombe plutôt bien…

2- Le bilan pour une idée

Il a été décidé, et ce depuis Vancouver 2010, que ce programme libre marquerait la fin de notre carrière.
Nous avions envie d’un programme qui nous ressemble. Nous avons donc trié ce qui nous plaisait le plus, ce qui marchait auprès du public et des jurys. Le résultat, c’est qu’on devait trouver un thème entre « Charles Chaplin » (2011), « Circus » (2009) et « Les quatre saisons » (2006). Ces programmes réunissaient les trois qualités que nous devions retrouver cette saison : de la poésie, de l’enthousiasme et de la fantaisie. Nous nous sommes donc penchés sur « le Cirque du Soleil ». Problème : le thème est déjà très utilisé dans le monde du patinage et les personnages ressemblent trop à ce que l’on avait pu faire sur « Circus » ou « Les quatre saisons »…

Pour la fin de notre carrière, nous avions envie d’un programme qui nous ressemble. De la poésie, de l’enthousiasme et de la fantaisie.

On a l’habitude avec Fabian de passer beaucoup de temps dans les avions. Pour ne pas gâcher ces moments perdus, nous faisons des brainstormings un peu funky : on dit tout et n’importe quoi, on plaisante et puis à la fin, on a toujours un début d’idée (parfois bonne, parfois moins…) !

Cette fois, rien d’intéressant ne marqua ce vol Detroit-Pékin direction le Grand Prix de Chine, en novembre 2012… Le lendemain, lors d’un échauffement, Fabian m’a dit : « Je sais ce que l’on doit faire… Le Petit Prince ! ». Je me suis inquiétée de mon rôle : « Et moi ? Je fais quoi ?! ». Il m’a proposé le Renard (j’étais perplexe !...). On a finalement opté pour le seul personnage féminin du livre : « La Rose ». Fabian s’est tout de même inquiété : finalement, la rose n’intervenait pas si souvent que ça dans l’histoire… J’ai donc relu l’ouvrage en me concentrant uniquement sur son rôle à elle. Et bingo ! Elle est tout simplement omniprésente.

©Pascal Sorin

Quand elle n’est pas en face du Petit Prince, elle est dans ses pensées. Tout le livre tourne autour de leur relation et de la difficulté à communiquer. D’ailleurs, un de mes meilleurs amis est très proche de l’héritier de Saint-Exupéry, il connaît donc l’œuvre sous toutes ses coutures, et m’a longuement expliqué le parallèle entre "le Petit Prince et sa Rose" et "Saint-Exupéry et Consuelo", sa femme et muse. Il m’a parlé de cette double lecture, d’abord un conte pour enfant puis un roman sur la difficulté à créer des liens, à les entretenir. Un roman résolument actuel, léger et profond, un thème parfait pour les Jeux Olympiques. Un message d’amour (si ce n’est LA plus belle histoire d’amour) et un chef d’œuvre de la littérature française (qui, soit dit en passant, fête ses 70 ans de publication)…

Il fallait encore rassembler deux ingrédients pour que ça marche : les musiques et la chorégraphie.

Il fallait rassembler encore deux ingrédients pour que ça marche : les musiques et la chorégraphie. D’ailleurs on ne s’emballe jamais vraiment avant de tout avoir, car on sait que s’il manque un détail, le projet tombe à l’eau. On n’aime pas « gâcher » des idées. Une idée, c’est juste le commencement. C’est la suite qui est compliquée, il faut que tout soit cohérent, qu’aucun segment ne prenne plus de place qu’un autre…

3- La conception d’un mini spectacle

Le chorégraphe devait être Julien Cottereau avec qui on avait travaillé sur « Circus » et « Chaplin ». Il fallait qu’on lui parle, qu’il ait du temps pour nous dans son emploi du temps de ministre (ou devrais-je dire clown-mime-acteur)…

Mais, surtout, il fallait trouver la bande musicale…

Nous avons donc recherché des musiques dès notre retour aux USA fin novembre. On a écouté la comédie musicale et la symphonie qui ont été faites sur ce thème. C’était facile, mais cela ne nous plaisait pas : ça ne correspondait absolument pas pour patiner, pour danser. On a cherché des musiques dans des registres totalement différents et on a mis nos préférées de coté.

Fabian s’est blessé en janvier, nous avons donc « profité » de ce « temps libre » pour aller rencontrer Julien à Paris. Dès qu’on lui a parlé du thème, il a attrapé son planning, a gommé quelques rendez-vous et nous a dit «Banco ! ». On venait de trouver une fenêtre de cinq jours pour le monter en avril. On a commencé à faire une lecture à haute voix, tous les trois, dans son salon. Puis il nous a donné des devoirs : « il faut faire un storyboard, noter tous les passages qui font référence à la Rose, réécrire l’œuvre d’Antoine pour se concentrer sur les deux personnages que vous allez incarner, le Petit Prince et sa Rose ».

Extrait du « Petit Prince et sa Rose » (feuillet de 10 pages)

Notre Storyboard construit, tout était plus clair. Nous tenions nos quatre parties du programme : la Découverte, l’Apprivoisement, l’Adieu, les Retrouvailles (dans notre version, le Petit Prince ne meurt pas à la fin, il retourne bel et bien sur sa planète retrouver sa Rose). Il fallait des musiques qui collent à nos quatre atmosphères. « Jeux Interdits », c’est imposé de lui même pour l’Adieu, et « Carroussel » du Cirque du Soleil pour la Découverte. Hugo Chouinard, musicien, nous a aidé à trouver le morceau manquant pour la 2ème partie (tiré du film « Micmacs ») et Maxime Rodriguez a composé le 4ème selon nos souhaits. Nous tenions là la stratégie manquante, celle d’avoir des musiques à consonance russes, surtout la dernière. Pure coïncidence, mais tant mieux.

Le croquis n°1 de Marlène

En parallèle, nous avons pris contact avec notre costumière Marlène Weber, à Lyon. Le thème lui plaisait, et elle nous dessina donc son 1er croquis. Elle ne me voyait pas en rose rouge, mais en jaune orangé pour soigner l’harmonie de couleur avec le vert du Petit Prince et son écharpe jaune. Il était question de moderniser ce dernier pour ne pas qu’il ait l’air d’être en pyjama…

Elle ne me voyait pas en rose rouge, mais en jaune orangé pour soigner l’harmonie de couleur avec le vert du Petit Prince...

4- La construction d’un programme pour gagner

La « Découverte » - © Laurie May Ayivigan

Cette construction s’est faite en deux temps.
Tout d’abord à Paris-Bercy en avril; Fabian et moi avions placé les éléments techniques sur la musique, il nous restait donc les transitions chorégraphiques et surtout les deux parties à l’arrêt à monter : moments primordiaux d’un programme qui sont l’introduction et la coupure au milieu... Julien Cottereau, storyboard à la main nous lisait des passages clés, pour continuer son monologue en exprimant des sentiments, en allant plus loin dans les faits, en étirant l’histoire déjà écrite. C’est donc comme cela que nous avons monté un libre avec des mots. C’est assez rare dans notre discipline (voire… ça n’existe pas !). D’ordre général, on travaille avec des coachs chaussés de patins ou bien des danseurs au sol. Cette fois, nous n’avions pas de mouvements à reproduire, mais des mots, des phrases, des émotions à interpréter. C’était vraiment enrichissant comme expérience et surtout tout nous semblait logique, c’est comme si l’écriture glissait sous nos lames.

Notre manière de faire est ce qui nous différencie de nos concurrents. C’est notre point fort.

Dans la foulée, lorsque nous sommes retournés à Detroit, notre coach, Igor Schpilband, a revu toute la structure du programme : les trajectoires sur la piste, le placement des éléments techniques… Ah oui ! Il a aussi modifié les éléments techniques ! Bref, il en a fait un programme sportif et compétitif, sans toucher au côté artistique. Il nous a fait confiance car il sait que notre manière de faire est ce qui nous différencie de nos concurrents. C’est notre point fort. D’ailleurs, il nous fait travailler avec un élève du mime Marceau deux fois par semaine, à Detroit, afin de développer notre sens artistique et d’aller plus loin dans les détails.

Conclusion

Notre programme libre c’est notre « bébé ». Au-delà d’un programme de compétition, c’est notre histoire à Fabian et moi qui est racontée, pas seulement celle du Petit Prince et de sa Rose : la façon de travailler avec notre équipe, de voir notre discipline, ce qu’on en retient, ce qui nous fait vibrer… Tout cela se retrouve dans ce programme. C’est une belle fin, joyeuse, touchante et pleine de gratitude vis-à-vis des personnes qui nous ont aidés et soutenus tout au long de notre carrière comme durant cette dernière année. Les difficultés, les contraintes nous ont fait avancer, nous remettre en question, chercher des idées, les mettre en place, s’entourer des meilleurs…
Le chemin, c’est ce qui restera. Ainsi que les personnes qui l’ont habillé.

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